poèsie en liberté

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Textes


Saisons

 

Je suis de toutes les saisons, la fraîcheur des printemps, la langueur des automnes. Je suis ce roseau penchant et le chêne labritant. Je suis lardeur des étés et la froideur des hivers. Je suis de toutes les saisons, fidèle au vent léger, rebelle au temps passé. Lorage qui gronde au loin et leau qui doucement sécoule sous mes pieds. La lave expulsée et la neige cristallisée. Je suis de toutes les saisons, fidèle au vent léger, rebelle au temps passé. Je suis le nuage qui court, le brouillard qui sinstalle, la feuille qui tombe et loiseau qui se pose, la rosée qui se forme et la glace qui se brise. Je suis de toutes les saisons, jai la légèreté du flocon et la rudesse du rocher, la douceur de la mousse, la noirceur du corbeau.

  

 Je suis de toutes les saisons, celle des moissons et celle des vendanges, le pain que lon tranche et le vin que lon tire. Jai lhumidité dune aquarelle et la rugosité dune huile séchée. Je suis lombre qui se pose, le jour qui se lève, je suis le rapace qui guette, le lièvre qui fuit, je suis la pluie et le beau temps, arc-en-ciel de nuances entre ciel et terre. Je suis de toutes les saisons fidèle au vent léger, rebelle au temps passé. Je suis la pleine mer et toutes ses marées basses, je suis moitié blanche, moitié noire, un soupir entre deux croches, lespace qui relie deux vides. Je suis du couchant et du levant, du Nord et du Sud, de laxe qui sincline, de cette perpétuelle rotation, de la ronde des heures, de la course des aiguilles. Je suis de toutes les saisons, de la porte qui claque à la fenêtre qui souvre, dune larme de joie au sanglot du remord, je suis le haut des cimes et le creux des vallons, la tendresse du pastel et la force dune sanguine. Je suis les jambes qui frémissent, la tête qui se pose, le bras que lon lance, la main que lon retient. Je suis la plume et le papier, le verbe et laction, je suis lange qui passe et le passant qui attend.

 

Je suis le lien que lon tisse, le nœud que lon délie. Jai le cœur tendre et la dent dure, je suis laimant et le repoussant, lamant survolté et la femme blessée. Jai loisiveté des gens bien nés et la faim du mendiant. Je suis la promesse de laube et le jugement dernier. Je suis de toutes les saisons, fidèle au vent léger, rebelle au temps passé.


26/04/2018
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Huis clos

Mon Père, j’ai pêché. Par amour et avec volupté. J’ai menti par omission et avec passion. Elle était si jeune et si belle. Si fragile et si volontaire et tellement vivante. Je l’ai aimée tendrement, patiemment, longtemps et follement. Ses yeux, son corps souple, doux et agile me foudroyaient. Sa bouche et ses lèvres charnues m’enivraient. Je me suis perdu dans ses cheveux, évanoui sous son sourire, oublié face à son désir, noyé dans son plaisir.

 

Je l’ai possédée un peu plus de jours en jours, de saisons et saisons, d’années en années, de rendez-vous en évasions. Je l’ai kidnappée de son plein gré pour quelques heures, quelques jours, immortelles parenthèses de nos deux destins incompatibles, de nos vie éternellement séparées.

 

Mon existence était bien trop rangée et construite. La sienne restait à dessiner. Je n’ai jamais eu la force de lui résister, de l’orienter vers d’autres bras ni de la quitter. Je n’ai fait que l’aimer en essayant de la protéger et de nous préserver. Je l’ai vue, fatiguée de nous, se marier puis devenir mère. Je l’ai imaginé libre et enfin heureuse.

 

Puis je l’ai croisé seule et désespérée, les yeux et le cœur vides. J’ai essayé de la recueillir sans pouvoir intervenir puis elle est repartie suivre sa route, cachant son chagrin, notre amour secret bien caché au creux de ses reins avec cette nouvelle douleur coulant dans ses veines.

 

Souvent je ferme les yeux et je la revois nue et intrépide étendue sur les draps trop blancs d‘une chambre d‘hôtel. Je revois ses jambes et ses bras tendus me réclamant une part d‘éternité que je ne pouvais lui accorder. A chacun de ses départs, vers de nouvelles errances, mon corps s‘est usé et mes genoux se sont brisés.

 

Ma femme m’a quitté il y a quelques années, elle aussi je l’ai beaucoup aimée mais quand je m’éveille en sueur c’est le front de cette autre et son odeur que je sens posés sur mon épaule. Je pressens la mort qui approche doucement et je voudrais qu’elle m’emporte pour m’en délivrer.

 

Me délivrer de n’avoir pas pu, de ne pas avoir voulu et d’être demeuré le seul à la sentir vivante. Mon Père est-il possible d’aimer ainsi deux personnes, deux corps, deux cœurs à la fois et de demeurer impuissant face au moindre choix ? Oui, moi je le pense et c’est bien deux croix que je porte en moi. Mais en avais-je le droit ?

 

Chaque dimanche après-midi, le repas terminé, je pars fleurir la tombe de mon épouse avec mon fils et mes petits-enfants. Je lui parle doucement comme avant. Le la sais à mon écoute. Je sais qu’elle avait deviné, qu’elle avait pardonné. Elle m’attend et j’irai prochainement la rejoindre dans le tombeau familial.

 

Mais qu’en est-il de ma douce maîtresse. A-t-elle enfin trouvé le bonheur et le repos ? Ses mains sont-elles enfin remplies de fleurs et son corps de nouveau parfumé du parfum d’un autre ? Qu'en est-t-il de cette mélancolie tenace qui la rendait si étrangement belle et perpétuellement incertaine. Elle est de ces fleurs sauvages, de ces coquelicots aux couleurs si vives, à l’allure si gracieuse et gaie que l’on ne saurait les cueillir de peur de les voir trop vite se flétrir.

 

Le silence fit enfin son entrée dans le confessionnal. Le vieil homme y avait déposé les coulisses de son existence et de sa vie perdue entre deux eaux, dans un flot de paroles ininterrompu. Il avait confié son âme à une âme supérieure, habilitée à les recevoir et doucement il se tourna pour ouvrir la porte et quitter ce lieu protégé et clos.

 

« Mon fils », lui répondit une voix jeune et assurée. « Vivez et partez en paix. Dieu aussi, vous a pardonné ».


16/03/2017
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De la folie

Une main en bois sculptée accueillit le petit homme au seuil de l’appartement. Semblant écorchée elle était presque repoussante. Mais le petit homme était chargé d’une mission. Ne pouvant reculer, il s’empara de la main inerte et frappa bruyamment.

 

Dans ce Paris du mois de mai, la matinée était déjà achevée et les rayons du soleil transperçaient les feuilles printanières des grands arbres.  La porte s’ouvrit et un corps imposant enveloppé d’un peignoir fit son apparition.

 

- Monsieur ?

- Monsieur, j’ai quelque chose d’important à vous dire…

 

La porte s’ouvrit plus amplement et le lourd peignoir, d’un vaste geste, invita le petit homme à entrer. D’une main nerveuse, le petit homme débarrassa les exemplaires du « Gil Blas » qui encombraient le siège et s’assit rapidement. L’homme au peignoir ne sembla pas s’en offusquer et posa, quant à lui, ses fesses, sur le lit défait. La pièce était étroite, sombre, encombrée d’étagères elle-même débordantes d’ouvrages entassés. Face à la fenêtre, feuilles et manuscrits trainaient, sans ordre apparent, sur une table en bois. Les murs baignaient dans une odeur d’éther et de tabac froid.

 

- Je vous écoute.

 

Le regard était sombre, perçant, rehaussé de larges sourcils. Les yeux vifs semblaient ne pas vouloir se fixer.

 

- Monsieur il faut que je vous parle, c’est très important…

- Mon ami, quelle que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer, qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. Je ne peux donc que vous inciter à vous lancer …

 

Le petit homme se racla la gorge, se redressa et courageusement se leva. Il sortit de sa poche une missive froissée.

 

- Voilà. Tout est inscrit, là.

 

Soudain le bras tendu, se raidit, s’affaiblit, trembla. La main s’ouvrit et la missive s’échappa pour s’échouer sur le tapis coloré. Une femme, précédemment dissimulée dans un recoin de l’appartement, venait de faire irruption dans l’intimité des deux hommes. Ses cheveux longs et bruns se perdaient dans une large étoffe lui couvrant le cou et l’épaisse poitrine. Une robe de rouge vif laissait apparaître une taille finement sculptée et de noires bottines crottées.

 

- Mon ami, ne vous laissez point abuser ni dissiper. Le cul des femmes est monotone comme l'esprit des hommes ! Cependant, de l’un comme de l’autre l’on ne saurait se passer.

 

Désormais en équilibre sur une seule jambe, le petit homme tenta de reprendre contenance et se pencha vers le sol pour récupérer le papier perdu. Mais une lourde pantoufle s’abattit sur sa menotte fébrile.

 

- Trop tard, mon ami. Peu importe ce qui est inscrit sur ce bout de papier. Sachez que je suis pressé et qu’un bon déjeuner m’attend sur les berges de la Seine. Il est grand temps pour moi de tourner le dos à cette maudite tour Eiffel.

- Monsieur, je vous en prie. Ne négligez pas cet écrit.

- Mon ami, sachez que je ne néglige aucun écrit et je peux vous jurer sans craindre damnation qu’à mon retour les mots inscrits le seront toujours.

-  Monsieur, vous auriez tort de ne pas prendre connaissance, de suite, de ce message !

 

Mais le peignoir ne sembla plus entendre et se redressa à son tour. En se tournant du côté opposé du lit il saisit un pantalon et une chemise abandonnée. Le peignoir tomba aux pieds de la forte stature exposée nue.

 

Le petit homme subitement refroidit par l’attitude de son hôte tenta un léger repli vers la porte.

 

- Non, ne partez pas ! Je vais avoir besoin de vous pour ajuster mon nœud. Voyez-vous je suis peu douté pour ce genre d’artifice et la vue me fait défaut dès que la lumière se renforce. Ou trouvez-moi ce foutu valet qui s’enfuit dès qu’un jupon passe le pas de la porte !

- Monsieur vous devriez vous calmer…

- Me calmer ! Mais c’est vous qui êtes venu me trouver. Vous, qui restez ainsi suspendu au milieu de mon appartement dans votre petit corps engoncé. Vous, qui étalez votre maladresse devant moi sans vous soucier un instant de ce qui m’attend, dehors.

- Dehors ?

- Oui dehors !

 

Et le petit homme, de nouveau, esquiva un pas vers la sortie.

 

- Mais non, bête humaine, je ne vous dit pas « dehors » à vous ! Je vous signifiais juste que je devais sortir et que le soleil, fusse-t-il de mai, ne m’attendrait pas plus longtemps. Alors hâtez-vous un peu et ajustez-moi ce foutu nœud que je puisse enfin partir le rejoindre !

- Bien, mais vous devriez m’écouter…

- Ai-je le choix ! Parlez, parlez donc mon ami. Je vous écoute…

 

La tête penchée vers le torse bombé, le petit homme balbutia :

 

- Monsieur, Flaubert est mort.

 

Le nœud à peine ajusté se détacha soudain des mains du petit homme, qui se raccrochant à la chemise encore ouverte, s’empressa de saisir un bouton et quelques poils afin de ne pas tomber.

 

- Bougre d’idiot. Oiseau de malheur. Ignoble corbeau. Comment osez-vous prétendre chose pareille. Venir jusqu’à moi, ainsi, raidit de frayeur, m’annoncer que Flaubert et mort. Mais, vous ne manquez pas de toupet ! Comment un homme tel que lui peut-t-il mourir ? Mon pauvre petit, il y a trois jours à peine il braillait encore plus fort que moi. Vous le voyez, lui, déjà enterré sous les yeux abrutis de quelques rouennais incultes ? Vous le voyez, lui, entrer dans une tombe en une journée pareille, dans l’indifférence générale. Ravalez donc immédiatement votre ignoble assurance et votre missive avec. Flaubert ne peut pas mourir et sa Bovary nous survivra encore durant les siècles à venir. Faites le savoir même si vous semblez encore l’ignorer.

- Monsieur, je ne voulais en rien vous contrarier.

- Et cependant, vous l’avez fait. Abrutit !

 

Toute la pièce s’emplit alors de multiples courants d’air répondants aux déplacements violents et mal maîtrisés de l’homme au nœud défait.

 

- Bon, quatorze heures déjà et rien dans le ventre. Où ai-je posé la boîte de chocolats offerte par Zola hier soir ? Là ! Bravo. Mon ami, je vous en prie, partagez une petite douceur avec moi…. De toutes les passions, la seule vraiment respectable me parait être la gourmandise.

- Merci.

- Apparemment la passion vous est étrangère. Heureux homme ! Vous n’êtes pas du genre à aimer normalement sous le soleil ni à adorer frénétiquement sous la lune vous !

-  Monsieur me parle ?

-  Non Monsieur ne vous parle pas. Il s’adresse à un mur ! Un mur qui vient soudain de se dresser face à lui sans qu’il sache encore bien ni comment ni pourquoi…

- Je ne vous veux aucun mal…

- Et pourtant vous m’en faites ! disparaissez donc rapidement, ici, maintenant, avant que je ne me fâche sérieusement !

- Sérieusement, je peux prendre congés ?

- Sérieusement, oui, prenez congés et vite !

 

Le petit homme se fraya, sans attendre, un chemin vers la sortie. Ecartant le peignoir d’un pied et les draps renversés de l’autre, il s’approcha, doucement, de la porte. Le parquet en bois fit entendre un bref gémissement …

 

- Qu’est-ce encore ?

- Rien, monsieur, je pars …

- Et où partez-vous donc ainsi. Vous oubliez votre lettre. Est-ce à  moi de la ramasser ?

- Monsieur ce courrier vous était adressé.

- Adressé ? Et vous ne me l’avez pas donné ? Inconscient que vous êtes. Savez-vous qu’il contient peut-être une douce et légère invitation parfumée ? Une suave promesse de rencontre ?

- Non, je ne crois pas …

- Vous n’en savez rien. Pauvre ignorant. Le baiser frappe comme la foudre, l’amour passe comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence ainsi qu’avant. Se souvient-on d’un nuage ?

- Pardon ?

- Les femmes, mon ami, les femmes … la conquête des femmes est la seule aventure exaltante dans la vie d’un homme !

- Monsieur aurait-il encore goût à l’amour en ce jour ?

- Goût à l’amour en ce jour ? Mais qui vous parle d’amour ? Je vous parle de plaisir, d’élégantes parfumées, cocottées, et vous, vous me parlez d’amour ! L’amour est délicat : un rien le froisse : tout dépend, sachez-le, du tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal…

- Monsieur, je ne me reconnais, certes, aucune connaissance en la matière … Excusez-moi.

- Alors, vous, le petit homme au papier froissé, vous, vous ne connaissez rien à l’amour non plus … mais de quel bois êtes-vous fait animal ?

 

L’homme au torse bombé, dans un vaste élan, décrocha les rideaux de la fenêtre en tendant, théâtral, son bras droit levé en direction du petit homme. Et ce dernier, penaud, se rassit bien vite pour apaiser l’orage naissant.

 

- Bien ! la position assise est de loin la meilleure pour ceux de votre espèce !

- De mon espèce ?

- Oui, je vous parle de ceux qui ne tiennent pas debout. Les fléchissant, les courbaturés, les handicapés du cœur, les infirmes de l’âme ! Vous me suivez ?

- J’ai un peu de mal monsieur…

- Enfin une parole honnête. Merci petit homme. Nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différent, créent autant de vérités qu’il y a d’hommes sur la terre et n’allez pas croire, cher ami, je vous respecte. Mais quand vous vous montrez sincère, là, je vous aime !

- Merci monsieur.

- Ne me remerciez pas. Je ne crois guère aux grands sentiments et refuse tout encouragement lorsqu’il m’arrive d’en faire état. Quand on a le physique de l’emploi, on en a l’âme et je vois bien chez vous, le désir, autant que le courage, de mener à bien votre mission.

- Oui, Monsieur voit juste.

- Et en quoi consiste au juste cette mission ?

 

Le petit homme hésita un moment face au regard insistant qui se promenait sur lui puis se leva doucement les deux mains jointes. Les petites mains se frottèrent, s’immobilisèrent un instant et reprirent leur lente gesticulation.

 

- Monsieur, il me semble, cependant, que je vous l’ai déjà dit …

- Ce que vous m’avez dit, je l’ai oublié ! Seul m’importe ce que vous avez encore à me dire. Est-ce assez clair pour vous ou faut-il que je vous l’écrive noir sur blanc ?

- Monsieur, il s’agissait de Flaubert …

- Ah oui, Flaubert ! Alors on l’aurait tué, lui ? Qu’elle drôle d’idée. J’avoue avoir perdu beaucoup de certitudes et d’illusions sur la nature humaine. Mais tout de même, tuer Flaubert… Qu’elle drôle d’idée !

- Non, pas tué, Monsieur …

- Il se serait suicidé alors ? Mais mon pauvre ami, vous délirez ! Le suicide ! Mais c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus. Et ce serait reconnaître, alors, que Flaubert n’a plus ni force, ni espoir et que, de surcroit, il est vaincu ! Mais vaincu par qui, par quoi, diantre ! Vous devriez vous faire examiner. Si vous le souhaitez je peux vous recommander à quelques célébrités du milieu.

- Du milieu ?

- Oui, du milieu médical. J’entends. Vous me paraissez soudain bien désorienté et bien pâle. Est-ce mes propos qui vous troublent ainsi ou la lumière crue de ce début d’après-midi.

Et l’homme à la chemise encore ouverte se leva bruyamment en se dirigeant vers la fenêtre.

- Et où sont donc passés mes rideaux ? Toute cette lumière… Je vous comprends ! C’en est trop. Rendez-moi mes rideaux je vous prie !

- Monsieur, je ne vous ai rien pris …

- Rien pris. Comment pourrais-je le croire. Ces rideaux étaient là à mon réveil. Et je n’ai vu que vous depuis. Non ? Qui d’autre dans cette pièce ?

- Il m’a semblé apercevoir une femme tout à l’heure …

- Aperçu, mon petit, aperçu … cela ne suffit pas. L’oeil, songez à lui. Il boit la vie apparente pour en nourrir la pensée. Il boit le monde, la couleur, le mouvement, les livres, les tableaux, tout ce qui est beau et tout ce qui est laid, et il en fait des idées. Vous vous êtes fait des idées, tout bonnement. Aucune femme n’est sortie de cette pièce depuis un moment !

- Une demoiselle en robe rouge …

 

Pris d’une soudaine fougue, l’homme au nœud défait saisit le petit homme par l’encolure de la veste.

 

- Une robe rouge. Vous avez bien dit rouge… un rouge sang, un rouge vermillon, un rouge carmin ?

- Monsieur, je vous en prie, calmez-vous …

- Savez-vous combien de rouges cohabitent sur cette terre ?

- Monsieur, lâchez-moi, vous m’étouffez…

- Vous étouffer moi ? Mais c’est vous qui m’étouffez avec votre insistance, vos insinuations douteuses, votre regard perdu, votre présence injustifiée !

- Mais c’est monsieur qui m’a demandé de rester …

Comme affaiblit par ces dernières paroles, l’homme au  nœud défait pencha la tête et fit quelques pas derrière lui. Se retournant il croisa son image dans un miroir.

L'oeil. En lui, il y a l'âme, il y a l'homme qui pense, l'homme qui aime, l'homme qui rit, l'homme qui souffre !

- Monsieur me parle ?

- Ce que l'on aime avec violence finit toujours par vous tuer...

- Je vais partir monsieur, vous devriez vous reposer un peu.

Notre grand tourment dans l'existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à fuir cette solitude.

- Je vous souhaite une bonne journée …

Mais sait-on quels sont les sages et quels sont les fous, dans cette vie où la raison devrait souvent s'appeler sottise et la folie s'appeler génie ?

 

Le miroir se brisa sous le poing jeté de l’homme défait et de petits ruisseaux de sang creusèrent leur route sur la large main. L’homme tituba renversant la table. Le verre de lait se brisa sur le sol unissant sa couleur blanchâtre aux lignes sombres du parquet.

 

Un bruit sec me fit sursauter. En ouvrant les yeux je vis le soleil baisser à l’horizon. Les oiseaux chantaient encore. Derrière la tombe de Flaubert, je discernais les hauts de Rouen. Collé contre ma poitrine, le Horla de Maupassant, respirait avec moi et je versais une larme en souvenir de ces deux-là.

 

On finirait par devenir fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas pleurer.

 

 

 

les phrases en italiques sont de Maupassant

20/01/2017
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Un voile sur la mer

L’eau s’incruste peu à peu entre ses doigts de pieds qu’elle détend et laisse flotter entre les rochers. Assise au bord des vagues, elle a remonté sa robe. Un voile maintient ses cheveux blonds et protège du soleil son visage d’ange. Son habit blanc reflète la lueur du soleil sur ses yeux bleu clair. La douceur de l’eau qui lèche ses orteils l’invite à poursuivre son chemin entre les pierres de la côte encore déserte.

 

Quand sonnera la demie de neuf heures les petites mamies locales viendront se poser doucement sur le sable avant que d’entamer leurs bavardages quotidiens. Elles sont nées ici, se connaissent depuis des années et se retrouvent chaque matin au même endroit pour rejoindre la grande étendue d’eau salée qui les attend et les ressource.

  

Puis ce sera au tour des familles de touristes de faire leur apparition, les petits devant, chargés de bouées, seaux et pelles, les parents derrière, portant de gros sacs bariolés remplis de serviettes, crèmes, casquettes et vivres nécessaires à la survie de leur descendance. Parfois, des filles et frères, des « locaux », eux-mêmes devenus parents et qu’elle a vu grandir.

  

C’est une scène et un enchaînement qu’elle connaît bien pour l’avoir vécu enfant, puis adolescente. Ses parents avaient acheté une maison de vacances sur ce bord de mer enchanteur alors qu’elle n’était encore que fœtus dans le ventre de sa mère. C’est sur cette même plage qu’elle a construit ses plus beaux châteaux et appris à nager. C’est sur ce sable, à marée basse, qu’elle a ramassé ses premiers trésors de coquillages mêlés.

 

C’est aussi sous ce soleil que son corps doré de jeune fille puis de jeune femme s’est développé et façonné au rythme de ses brasses, éclairant petit à petit le regard des hommes. C’est face à cette mer qu’un lendemain de quatorze juillet elle a formulé un vœu.

 

Quand il lui a fallu revenir sur les lieux de son enfance, ranger la vieille maison abandonnée après le décès de ses parents. Quand les mains tremblantes, elle a repris les clés de ce petit paradis perdu qui lui était désormais légué. Quand, aidée de son frère, elle a trié délicatement les affaires protégées de l’hiver au fond des placards.

  

Ce matin-là, la télévision diffusait en boucle la dernière nouvelle. Plus de 80 morts massacrés par un camion, hommes, femmes et enfants tous réunis par le même désir de contempler, en famille, un feu d’artifice. Un attentat de plus. Cela faisait combien de morts, encore, de nouveau, pour rien … Trop, beaucoup trop.

 

Ce monde n’était plus le sien. La société de consommation nous avait tous abrutis de faux espoirs. L’amour se marchandait sur internet. Google et les milliardaires de ce pays gouvernaient la France. Des parents excédés par les cris de leur petit dernier le jetaient dans la machine à laver. Un pilote dépressif lançait son avion et ses passagers impuissants sur une montagne…

 

Alors, elle avait fait ce vœu : dédier ses lendemains au ciel, au Tout Puissant. Lui remettre sa vie entière entre les mains pour faire face à ces barbaries, ces idioties, ces absurdités. Et prier. Oui prier. Jour et nuit. Sans retenue, mais pleine de joie, guidée par l’espoir que les hommes entendent ses paroles et retrouvent un peu de lumière.

  

Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Entrer en politique, c’était peine perdue, partir au bout du monde construire un dispensaire, mais son propre pays était devenu lieu de guerre et de douleur. Nul n’était besoin de parcourir des kilomètres pour sentir la nuit et la misère s’engouffrer dans les rues.

 

« Maman, tu viens, on va se baigner » ….

 

Une petite main la saisit brutalement, l’arrachant soudainement à sa douce rêverie. Julie venait d’avoir dix ans. Nous étions déjà en 2026. Et sa mémoire lui revenait, plus précise et plus claire. Ce matin-là, elle était venue se recueillir sur la plage. Elle s’était absentée du présent pour formuler ce vœu. Puis, comme saisie par un dernier élan elle s’était très vite rendue dans le premier hôpital ouvert pour donner son sang.

 

C’est allongée sur un brancard improvisé qu’elle avait pris la mesure de ce qu’il restait de solidarité, de compassion, de tendresse et d’amour au sein de ce peuple, de ces nationalités et de ces origines. Au travers de ces bras tendus en masse, blancs, noirs, ou colorés se trouvaient les mêmes veines, ce même élan, ce même désir d’en finir et d’apprendre à mieux s’unir.

  

C’est allongée sur ce lit de fortune qu’elle avait croisé son regard à lui. Son premier regard. Un peu perdu et affolé devant l’ampleur de la tâche et cependant si responsable et si serein. Ce regard clair et puissant, apaisant et attirant, révolté mais décidé.

  

En se retournant pour prendre la main de sa fille, elle sentit de nouveau ce regard se poser sur elle. Ils avaient été deux, puis trois et bientôt ils seraient quatre. Alors elle dénoua son foulard fleuri, puis ôta sa robe blanche et lança ses affaires à son mari en lui disant « qui nous aime, nous suive ! » …

 

La vie avait repris le dessus.

 

 

 


23/08/2016
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Déjeuner en famille

 

C’est sous une pluie normande que je poussai la porte de ce tout nouveau magasin. Ouvert depuis peu dans la rue principale, il m’avait été recommandé par bon nombre de mes amies. Je fus de suite séduite par l’étendue des étalages et la diversité des nuances et formes de vert qui s’offraient à ma vue. Ouvrir une boutique de plantes et herbes culinaires représentait un défi original que je cautionnais.

 

 Je saisis un petit panier d’osier mis à disposition de la clientèle, à l’entrée, et fis un premier tour de repérage. Fidèle à mes habitudes, je n’étais munie d’aucune liste et optai rapidement pour un choix totalement improvisé destiné à façonner mon repas du dimanche.

 

 Les enfants m’avaient réclamé un tartare de saumon en guise d’entrée. Je leur offrirai donc ce petit plaisir que je décidais d’agrémenter "d’herbes aux mamelles" pour ma fille – aux petits seins - et "d’herbe aux teigneux" pour mon fils – légèrement colérique.

 

 Pour le plat principal, je comptai bien épater ma belle-sœur avec un filet de lotte. Je saisis, non sans un certain amusement, quelques brins de "langue de vache" -pour elle - et "choux d’âne" pour mon intellectuel de frère. Ce doux mélange ne pouvant aboutir qu’à une mémorable sauce.

 

 Le plateau de fromages demeurerait très traditionnel et ne m’inspira aucun accompagnement complémentaire. Quant au dessert, j’avais décidé de l’acheter, ne me reconnaissant aucune compétence en la matière.

 

 En me dirigeant vers les caisses, je ne pus, cependant, résister à la promotion exceptionnelle dont semblaient bénéficier les "herbes à récurer". Enfin, en ce début du mois de mai je saisis deux gros bouquets de "muguet des bois" qui flattaient mes narines.

 

 C’est le panier plein mais le cœur léger que je rentrais à la maison me mettre à l’ouvrage. Il me restait deux heures devant moi. J’alignai mes mets, mes herbes et plantes, mes ustensiles et c’est en chantant que j’entamai mes préparatifs.

 

 Je mis le saumon, coupé en petits dés, à mariner dans de l’huile assaisonnée d’une poignée "d’herbe à mamelle" – pour Aurélie- et deux poignées "d’herbe aux teigneux", pour Arthur, notre petit dernier.

 

Dans le bouillon destiné à recevoir les filets de lotte, je coupai des bouts "de choux d’âne" – pour Jean-René – et me lâchai un peu sur "la langue de vache" – pour Amélie.

 

 Mon mari entra, tenant Arthur d’une main, son journal dans l’autre. Il prit un air surpris face à ma mine réjouie, mais ne fut pas long à reprendre sa place, dans le canapé.

 

Arthur, dépité de ne pouvoir embêter sa sœur absente, se jeta sur sa console pour tabasser des méchants.

 

 La porte ne tarda pas à s’ouvrir de nouveau sous l’impulsion d’Aurélie chargée de paquets multicolores de fringues négociées sur le marché. En guise de « bonjour », elle se borna à faire éclater une bulle de chewing-gum vert. Claquement auquel je répondis simplement en lui priant de mettre la table.

 

 Sa question fusa « combien sommes-nous ?». « 5 …. non 6 ! ». Mince, j’avais oublié la voisine - qui me servait également de femme de ménage – et que j’avais conviée. Mon regard se posa alors sur "l’herbe à récurer" que je sectionnai hâtivement sur ma marinade et mon bouillon.

 

 Le repas fut des plus enchanteurs et j’en goûtai chaque instant, demeurant attentive aux moindres effets que mes secrets de cuisine pourraient provoquer. Avant d’apporter le dessert, je ne résistai pas à l’envie de sortir savourer mon plaisir, en terrasse, au soleil.

 

 Mon retour fut salué d’une salve de compliments émanant de ma belle-sœur. « Exquis ce tartare …inoubliable le goût sucré salé de ta lotte … ». Je tournai alors le regard vers mon fils étonnamment calme après deux heures passées assis, les deux mains délicatement posées sur son petit ventre rond. Puis j’obliquai vers les tétons d’Aurélie incroyablement raidis et semblant désespérément à l’étroit dans son tee-shirt fluo.

 

 Ma contemplation fut stoppée net par l’intervention de mon frère, s’efforçant de compter une histoire drôle dont il maîtrisait fort mal le dénouement. Cette tentative fut, malgré lui, suivie d’un éclat de rire général ! Du coup, contrairement à son habitude, ma voisine ne se leva pas, sitôt le dessert achevé, pour faire la vaisselle, mais se contenta de rester assise.

 

 Un peu plus tard, je raccompagnai mes convives; encore enjoués; en leur offrant un bouquet de muguet des bois. Enfin, je confiai la vaisselle à l’Arthur-Martin dont le progrès m’avait dotée et, en plaçant le muguet restant au milieu de la table basse du salon où ma petite famille se reposait je repris ma plume.

 

 

 

 

 


14/02/2016
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