poèsie en liberté

poèsie en liberté

Les fictions photographiques d'Alfred

Je n’avais vraiment pas envie de plonger dedans. Non, aucune de ces fictions photographiques ne m’inspirait véritablement confiance avec leurs déclinaisons en noir et blanc, plutôt repoussantes, effrayantes, glaçantes. Mais de nature docile, je me suis tout de même laissée entrainée vers ce puit sans fin inconnu et insolite.

 

Je fus bien vite prisonnière de ce monde nouveau me laissant porter par le mystère exposé, révélé, à portée de mains, de pieds, de toute ma tête, de tout mon être.

 

Chemin faisant me ventre se manifesta. J’avais un peu faim déjà … Pourtant la route ne faisait que commencer. Comme par magie, je me trouvais alors en présence d’une majestueuse corbeille de fruits. Je tendis la main vers une grappe de raisin mais mes muscles ne répondirent pas et ma propre immobilité me déconcerta.

 

Un peu plus tard, un courant d’air frais me saisit aux chevilles et je cherchai du regard le vieux plaid que j’avais dû laisser traîner sur le canapé mais je fus bien incapable d’ouvrir les yeux.

 

J’essayais alors de tendre l’oreille pour reconnaître les lieux mais ne pus discerner aucun son habituel. Que faisaient les voisins ? Pourquoi les oiseaux s’étaient-ils tus ? Etais-je déjà arrivée au bout de mon CD ?

 

Soudain, de drôles de créatures revêtues de costumes sombres s’approchèrent de moi...

 

-          Ton matricule ?

-          Pardon ? Où suis-je ?

-          Au 42ème sous-sol ! Ton matricule ?

-          Je n’ai pas de matricule. Je m’appelle Thérèse, je viens de Lisieux. Et vous ?

 

Les créatures se regroupèrent, s’assemblèrent comme pour me toucher, me renifler puis formèrent un cercle autour de moi.

 

-          Mais poussez-vous donc un peu. Je vais manquer d’air. Où se trouve le ciel ? Il fait bien sombre chez vous.

 

-          Quel ciel ? De quoi parles-tu inconnue ?

 

-          Je vous parle du ciel, du soleil, des nuages, des oiseaux. Dites donc, il faut sortir de temps en temps. Je ne savais pas comment vous le dire, mais je vous trouve grise mine…

 

-          Attention insulte, attention insulte !

 

-          Tout doux, tout doux … Puis-je seulement vous demander l’heure ?

 

-          Heure, quelle heure ? Pas d’heure ici !

 

-          Bien, alors simplement un verre d’eau peut-être ?

 

-          Non pas d’eau, pas d’eau !

 

-          Bien, et un peu de musique, cela vous dirait ? Je pense que cela pourrait détendre un peu l’atmosphère … Atmosphère …. Atmosphère … non, ça forcement cela ne vous dit rien. Allez, aidez-moi un peu à me redresser et apportez-moi une guitare. Je vais vous donner le ton.

 

-          Attention rébellion, rébellion !

-          Quoi rébellion ? Je vous parle de chanson, rien d’autre … Et sinon, vous n’auriez rien à grignoter, la route a été longue. Ou un chat à caresser en attendant ?

 

-          Pas de chat, pas de chat !

 

-          Quelle bande de nazes ! Pas de sons, pas d’images. Pas une bestiole vivante ! C’est quoi ce trou à rats ?

 

-          Sécurité, sécurité, vite !

 

-          Ah oui, ça sécurité … ce vocable-là vous ne l’avez pas oublié … Bande de nazes ! Et puis veuillez ôter vos masques avant de me parler. Où avez-vous appris la politesse ? Je vous vois venir avec vos grands airs renfermés, renfrognés, déstructurés. Vous vouliez me faire peur ? Bravo ! C’est réussi. Maintenant laissez-moi vous expliquer deux, trois petites choses que j’ai appris là-haut chez moi …

-          Attention, sécurité, rébellion !

 

-          Tais-toi ! Avec ta sécurité. Ecoute ma rébellion. Qu’avez-vous à craindre de moi ? Je suis votre prisonnière. Mais allez-y, attachez-moi, bâillonnez-moi, mais vous n’aurez pas ma liberté de penser ! Vous connaissez Florent ? Non, je m’en doutais. Mes petits chéris, rien ne remplacera jamais le cerveau humain. En avez-vous seulement conscience ? Regardez-moi, je ferme les yeux et hop …. Je repars, moi, je m’enfuis, je m’envole …. Je danse sur des mots, en crée une mélodie … Bande de nazes !

 

-          Rébellion, rébellion !

 

-          Je suis sûre que vous n’avez jamais respiré une rose, ni pleuré sur des chrysanthèmes, encore moins dansé sous du houx…. Ni dégusté une première gorgée de bière, ni plongé vos doigts dans un tas de petits poids, ni entendu le rire du petit Prince … Et les girafes ? Ces belles dames du temps jadis … vous en avez déjà croisées ? Non, gagné ! Et Amélie Poulain, jamais entendu parler ? Non, tu m’étonnes !

 

-          Attention délire, délire !

 

-          Mais c’est vous qui délirez ! Bande de nazes ! Ni dormi à l’ombre d’un chêne, ni partagé une seule nuit de Musset, ni respiré le ventre d’une femme ? Au fait, cela se passe comment pour vous la reproduction ? Non, parce qu’il faut quand même penser à la survie de l’espèce !

 

-          Pas d'espèce, pas de dieux !

 

-          Ah pas de dieux non plus … Méfiez-vous tout de même les gars ! Jésus, Mahomet, je veux bien que l’on fasse l’impasse, mais se passer de tous les dieux … même les grecs … là vous prenez des risques … Allez, je vous laisse à votre triste sort. Chez moi, le soleil brille encore. Il faut que je mette quelques Mi sur des mots et finir ma mélodie…. Laissez tomber. Lâchez-moi. Je rentre !

 

Ca y est. J’y suis. Me voici de retour. Je touche le canapé en cuir. Me redresse sur les coussins. Ouvre les yeux. Reprends mon stylo.

 

Sans rancune, Alfred ! Tes photos cachent un vrai talent mais tu sais tout est une question d’éclairage ….



16/03/2017
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