poèsie en liberté

poèsie en liberté

Une choucroute pour la vie

- Tu penses à quoi mon chéri ?

- A la douceur de ta peau …

- Flatteur !

 

Pierre ne répondit pas, se contentant de sourire à son épouse. Il disait vrai et elle répondait encore, telle une collégienne prête à rougir. Il aimait la douceur de sa peau. Il l’avait toujours aimée. Et même quelque peu desséchée sous le poids des années, il continuait de l’apprécier pour sa finesse et son parfum. Un peu comme un véhicule un peu démodé qui aurait su préserver l’odeur de son cuir d’origine. Leurs cinquante années de mariage n’avaient en rien altérer l’amour ni l’admiration qu’il portait à sa femme. Celle-là même, qui aujourd’hui encore était assise face à lui, dans leur restaurant fétiche.

 

- Bon alors, je te sers ? Le chou refroidit toujours plus vite que le jarret ou les saucisses. C’est exactement le même problème que les moules frites. Tu t’en souviens non ? Impossible de manger les deux chauds. Il faut faire un choix. Sacrifier les moules ou les frites. Donne-moi ton assiette !

 

Jeanne s’exécuta et d’un geste un peu trop assuré, il se saisit du jarret qui très rapidement glissa sur une saucisse posée à sa gauche pour achever son parcours au pied de sa chaise.

 

- Et bien ça tu vois ! J’aurais su le faire aussi !

- C’est bon Jeanne … arrête un peu veux-tu … on va finir par se faire remarquer …

- Trop tard mon ami. Lui murmura-t-elle en laissant paraître un gracieux sourire, c’est chose faite je crois. Allez, ramasse ta prise !

 

Effectivement les têtes présentes dans la brasserie s’étaient quasiment toutes retournées l’instant plus tôt.

 

- Alors vas-y à toi de jouer. Lui rétorqua Pierre en replaçant, de sa main gauche, le jarret dans le plat.

 

Non il n’était même pas énervé. Juste un peu contrarié comme un chasseur qu’il n’était pas, mais qui venait de louper sa cible. D’autant plus que la sienne était déjà morte … et pas bien loin de son nez !

 

- Je vais tenter le coup avec un couteau et une cuillère moi … Et Jeanne prépara doucement son intervention.

- A mon avis, il serait plus sage de faire dégager les saucisses avant … non ? Tu veux que je le fasse ?

- Non, surtout pas, … reste tranquille ! Je prends les choses en mains. Tu préfères quelle saucisse toi ? La fumée ou la genre « knacki » ?

- La « knacki » !

- « Knacki », tu es sûr ?

- Oui « knacki », s’il te plait.

 - Tu ne dis pas cela pour me faire plaisir et me laisser la saucisse fumée n’est-ce pas ?

- Non, donne-moi la Knacki !

- Bien. Il n’empêche qu’à chaque fois que je te mijote de la Morteau au chou, j’ai droit à un gentil compliment …

- Mais oui… bien sûr ! Quand je vois le mal que tu te donnes à me préparer tous ces bons petits plats …

- Et cependant tu préfères les « Knackis pâtes » comme au bon vieux temps quand les enfants étaient petits et que je n’avais pas le temps de cuisiner …

- Oui comme au bon vieux temps … alors elle arrive cette saucisse !

 

Et la saucisse mal coincée entre le couteau et la cuillère s’éjecta rapidement du plat pour atterrir dans la chope de bière de Pierre.

Et les regards se tournèrent de nouveau vers le vieux couple qui semblait si posé et si discret à son arrivée.

 

- Oups ! Excuse-moi trésor. Essuie tes lunettes, sors cette saucisse de ton verre et reprends les instruments avant que tout ne devienne ou trop froid ou trop humide. Je suis plus douée pour les préparations culinaires que pour le transport de saucisses ….

- Deux minutes, balbutia Pierre entre deux éclats de rire. J’hésite encore. Je ne sais pas si je ne vais pas essayer d’abord de la gober en buvant ma bière cul sec … Mais il y a un risque si je bois tout cul sec … tu le connais n’est-ce pas ?

- Mais oui mon chéri je le connais. Quand tu bois trop vite tu rotes ! Mais surtout, je t’en prie ne te gêne pas pour moi et n’arrête jamais de roter devant moi. C’est peine perdue désormais. J’adore ces soudaines échappées de gaz accumulés, ces gutturales et sonores remontées gastriques …. Tout comme ces petits cris de guerre que tu pousses parfois … comment fais-tu déjà « Accchaaa » ….

- C’est bon Jeanne, nous ne sommes pas seuls je te le répète … Un peu de tenue.

- Ah mais je me tiens très droite monsieur. Moi j’attends juste de pouvoir manger un peu de choucroute … D’ailleurs je ne sais jamais si ces petits cris que tu produits régulièrement sont empreints de colère ou de soulagement. Cela dépend des jours mais je doute encore parfois …

- Des cris de guerre mon amour. C’est plutôt hargneux non ?

- Hargneux ! Quel vilain adjectif, très masculin ce vocable. Pour moi, tu vois, une guerre peut être une défaite mais aussi une victoire. Et dois-je te le rappeler, à l’âge ou nous arrivons, chaque minute passée ensemble demeure une vraie fête. En ce qui me concerne en tous cas …

- Bien sûr ma belle. Allez …. Reprenons le combat. Je vais essayer de couper le jarret dans le plat. Cela sera peut-être plus simple. Passe-moi ton assiette.

 

Et Pierre débuta sa découpe en se levant pour préserver une meilleure emprise sur la bête.

 

- Tiens !

- Non pas le gras ! Garde la couenne pour toi !

 

Et Jeanne retira brusquement son assiette. Et les premiers morceaux de jarret découpés se déposèrent en vrac au milieu de la table.

 

- Bien joué ! Non mais ça ne va pas bien toi aujourd’hui. Quel pitre tu fais ! Et à l’occasion tu m’expliqueras depuis quand tu n’aimes plus le gras aussi…

- Ah bon c’est moi le pitre maintenant. Non, non, ça tu le fais mieux que moi le pitre. Et le gras, je ne vois pas ce que tu veux dire …

- Ah non ? Manger ses tomates avec du beurre ou ajouter une grosse louche de crème fraîche dans la purée, ce n’est pas apprécier le gras cela ?

- Ah les tomates… Oui forcément les tomates ! Elles n’ont plus de goût les tomates d’aujourd’hui alors je suis bien obligée de les manger au beurre. Et la crème fraîche… Navrée de te l’apprendre mais cela fait plus de cinquante ans que tu dors auprès d’une normande et en Normandie la crème ce n’est pas du gras, c’est de l’assaisonnement !

- Intéressant oui … Tu sais quoi ma chérie, non seulement tu possèdes un grain de peau redoutable mais en plus tu es dotée d’une si charmante conversation … si je m’écoutais je te demanderais en mariage là, sur le champ !

- Pas cap …

 

Et alors que toutes les personnes présentes étaient de nouveau suspendues à leurs moindres faits et gestes, alors que tous étaient ébahis par ce surprenant couple aux cheveux blancs semblant tout droits sortis de leur cachette secrète, alors que Jeanne essuyait ses larmes en se recoiffant délicatement, alors que même la pendule fixée sur le mur du restaurant hésitait à entamer les secondes suivantes …

Alors, pris d’un fougueux élan Pierre se leva d’un bond, d’un coup de hanche un peu trop vif, bascula la table et sa choucroute garnie sur le sol, posa un genou à terre et les yeux humides il refit sa demande.

 

- Ma Jeanne, ma tendre et merveilleuse épouse, voulez-vous m’épouser ?

 



16/03/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 9 autres membres