poèsie en liberté

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Le pigeon, la corde et le ruisseau

C’est sans doute cet été là, prisonnier des vagues, qu’il avait été l’homme le plus heureux de la terre. Sur cette plage de Vendée réputée dangereuse pour la puissance de ses courants lors des  grandes marées. Cet été-là, quand il s’était mesuré aux forces de la nature.

 

Nous étions en période de grandes marées et le drapeau était orange. Mais l’envie avait été trop forte et il s’était précipité vers cette écume rugissante. Tantôt poussé par le désir de s’y laisser emporter tantôt retenu par la peur d’y laisser sa peau.

 

Il avait sans doute vécu, à cet instant là, sur cette plage, dans les remous sans cesse renouvelés, les meilleurs moments de sa vie. Non, sur les genoux accueillant ou dans le cou odorant d’une femme mais plongé au sein de cette immensité remplie de fougue et de douceur.

 

Du rebord de la fenêtre, en se penchant vers la rue il semblait guetter le moindre mouvement.  A chaque nouveau passage, la petite corde qu’il tenait entre ses mains se serrait d’un mouvement brut et mal contrôlé.

 

Je ne sais d’où provenait ce petit bout de cordage. Nul ne le sait. Ce que je vis très vite c’est qu’il était possédé par un désir fou et tenace de tuer. Le besoin de nuire, ici et maintenant, se lisait dans ses yeux exorbités. Une sorte de rage animale le saisissait à chaque fois qu’une nouvelle silhouette s’engouffrait dans la petite avenue. Et d’un mouvement sec et déterminé il tendait la petite corde entre ses mains…

 

Il avait été très heureux, plus tard, en se mariant avec son amie d’enfance, ce qui peut sembler un peu banal mais demeure cependant un enjeu remarquable. Même si j’ai  un peu de mal à croire en l’amour au « long cours », je sais que mes amis humains y sont attaché et je me dois de saluer leur ténacité pour y parvenir. Tous deux avaient rapidement donné vie à une adorable petite fille aux boucles blondes. Puis la jeune maman était tombée malade et ne s’en était jamais relevé.

 

Prisonnier du  désespoir il avait alors confié sa fille à un couvent où cette dernière vivait désormais recluse. Il avait bien essayé d’aller lui rendre visite mais la joyeuse fillette qu’il avait abandonnée s’était depuis transformée en enfant sage et réservée. Le lien s’était brisé et le fossé qui le séparait désormais de cette petite lui paraissait infranchissable.

 

Hier, il faisait beau à Saumur et la Loire était semblable à son habitude, docile et tranquille. Pourtant quand son téléphone portable avait commencé à vibrer dans les poches de son blouson il avait tout de suite pressenti la menace. La vie, parfois, n’est pas si surprenante que cela et ce qui doit arriver … arrive !

 

Sa mère venait de décéder. Cette dernière avait fait une mauvaise chute quelques mois plus tôt. Comme elle vivait seule,  à l’issue de son hospitalisation, il avait dû se résigner à la placer en maison de retraite.  Le jour du départ, emportant avec elle de maigres valises, ses yeux s’étaient noyés. Elle quittait sa maison et ses larmes traduisaient l’angoisse de ne plus jamais y séjourner. Alors, réfugiée, dans une chambre anonyme, elle avait laissé la vie lui glisser entre les doigts.

 

C’est ainsi, que ce jeune homme d’à peine quarante ans, se retrouvait, ce matin-là, veuf, orphelin et père impuissant avec un petit bout de corde entre les mains et l’envie furieuse d’en finir avec la vie. Il faisait peine et peur à voir avec ses cheveux gras plaqués contre le front et ses doigts nerveux s’enroulant, se déroulant sans cesse autour d’une cordelette …

 

Mais que pouvais-je y faire, moi, observateur impuissant, déguisé en pigeon ? Comment réussir à lui faire entendre raison, à lui parler de rédemption ? Moi pauvre tas de plumes, alors que ses propres collègues se montraient incapables d’arrêter une seule minute leur course effrénée contre la montre. ..

 

Foi de pigeon, je décidai tout de même de lui envoyer un signe, de lui faire un petit geste, de  lui accorder un simple regard évocateur, salvateur … qui sait.

 

Prenant mon courage à mes deux ailes j’allai me poser un peu plus haut sur le rebord voisin de sa fenêtre, à cet emplacement précis où était incrustée la plaque de cet ancien couvent « Des bons enfants » devenu maison de retraite de « L’âge d’or » …. A cet emplacement précis reliant ce lieu, sa vie et le temps qui semblait s’y être arrêté.

 

Sous mes pieds j’emportai un morceau de journal froissé, gisant à terre, sur lequel s’affichait en lettres grasses le gros titre du jour « après des années d’absence, un père retrouve sa fille, égarée, dans un couvent ».

 

Et, le croirez-vous, à l’instant même où ses yeux se posèrent sur le bout de papier la petite corde rejoignit le caniveau et fut rapidement emportée par un mince filet de ruisseau qui passait par là.

 

 

 



16/03/2017
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