poèsie en liberté

poèsie en liberté

La Bovary

Elle s’affiche encore et toujours et jusqu’au bout de ce pays blanc et bleu bercé par la mer Egée. Intemporelle, universelle, elle se décline en alphabet grec dans sa longue robe jaune, un chapeau noué autour de son cou délicat.

 

Elle a fait le tour du monde grâce à la plume de Flaubert et elle l’ignore encore et toujours. Ne semble pas concernée, la Bovary. Tout comme elle ignore encore sa fatale destinée. Incertaine et fragile, futile et pourtant désespérée. Je devine ses pensées.

 

Certes, la nature m’a gâtée. L’ovale de mon visage encadre parfaitement deux grands yeux « noisette » rehaussés de lourds sourcils. Ma bouche en cerise est joliment posée dans le droit prolongement de mon nez aquilin. Je suis née pour conquérir le monde et le cœur des hommes. Mais face à tous ces possibles, comment trouver le chemin qui me mènera au bonheur…

 

Elle ne peut pas ignorer qu’elle est belle et séduisante. C’est flagrant. Alors pourquoi affiche-t-elle ce petit air d’oiseau effrayé ? Vient-elle de s’enfuir ou ne sait-elle déjà plus où se poser ? Ce serait-elle échappée du couvent, du lit conjugal ? Est-ce déjà vers un nouvel amant qu’elle s’élance ?

 

Je croyais avoir trouvé un peu de paix auprès de cet homme bon et fortuné. Mais je m’ennuie. Mon corps entier est enveloppé de soyeuses parures mais aucune parcelle de ma peau ne frémit sous ses caresses. Je suis rassasiée avant que d’avoir faim. Je ne sais plus où poser mon regard pour qu’il me surprenne encore. Rien ne m’émeut et tout m’attriste…

 

Elle ne respire pas la joie de vivre c’est évident mais elle est encore si jeune. Sait-on être heureux avant trente ans ? Elle ne sait pas ce que lui réserve la vie mais a-t-elle simplement essayé d’y goûter ? A-t-elle déjà trébuché et découvert le plaisir de se relever, connait-elle l’étendue et la force de son être ?

 

Si je ne veux pas perdre mon petit confort, je suis bien obligée de me plier à quelques règles et d’accepter les contraintes de la vie conjugale. Ce qui me retient c’est le peur de partir non l’envie de rester. Pourtant je suis sûre qu’il existe autre chose sur cette terre de plus riche et de plus puissant que cette soupe chaude que l’on me sert chaque soir à heures régulières…

 

Son regard n’est pas encore marqué et ses petits doigts fins n’ont jamais eu à lutter, à se crisper, à saigner. Elle ignore le ravissement de les glisser dans la terre lourde et humide …. Juste un instant, après la pluie, pour sentir la nature vibrer sous sa peau et se repaitre à sa source.

 

Un autre homme m’attend mais je ne sais si j’ai vraiment envie d’aller le retrouver. Sa voix était chaude et douce et ces mots semblaient tout droit sortis d’un roman. Pourquoi lui accorderais-je ma confiance ? Est-ce uniquement pour ses beaux cheveux gominés ? Mon Dieu, j’ai peu de me l’avouer…

 

Elle est hésitante, figée face à ce choix, éprouve sa liberté. Mais toute liberté se paye. Le sait-elle déjà ? Son regard demeure fixé sur sa propriété alors que son corps se courbe, s’accroche à la grille, s’échappe. Elle voudrait tout retenir, tout conserver. Son assurance santé-vieillesse et ses frissons de jeune damoiselle. Elle en demande beaucoup, beaucoup trop.

 

Tant pis. Je vais rester ici. La nuit tombera bientôt et je n’ai pas le goût du risque. J’ai fait un serment autant poursuivre l’effort. Qui sait, peut-être est-ce cela le bonheur. Cette maison, ce jardin clos. Des oiseaux y chantent parfois. A quoi bon chercher ailleurs. Tout m’effraie et m’insupporte d’avance. La vie n’est pas un livre, aucun rôle ne m’a été attribué, nulle autre place ne m’appelle en dehors de celle qui m’attend face à la cheminée, au creux du fauteuil, aux côtés de mon époux. Une autre fois peut-être…

 

Je ne voudrais pas être à sa place. J’ai si souvent hésité moi-même, si mal aimé que j’ai l’impression de n’avoir pas existé. Qu’elle se débrouille la Bovary. Qu’elle se pose un peu, juste un moment, et arrête ses lectures si elle souhaite trouver quelque chose en elle. Je ne connais pas d’autre remède. Accepte le présent ma petite ou cette histoire finira mal, très mal …

 .



16/03/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 9 autres membres