poèsie en liberté

poèsie en liberté

De la folie

Une main en bois sculptée accueillit le petit homme au seuil de l’appartement. Semblant écorchée elle était presque repoussante. Mais le petit homme était chargé d’une mission. Ne pouvant reculer, il s’empara de la main inerte et frappa bruyamment.

 

Dans ce Paris du mois de mai, la matinée était déjà achevée et les rayons du soleil transperçaient les feuilles printanières des grands arbres.  La porte s’ouvrit et un corps imposant enveloppé d’un peignoir fit son apparition.

 

- Monsieur ?

- Monsieur, j’ai quelque chose d’important à vous dire…

 

La porte s’ouvrit plus amplement et le lourd peignoir, d’un vaste geste, invita le petit homme à entrer. D’une main nerveuse, le petit homme débarrassa les exemplaires du « Gil Blas » qui encombraient le siège et s’assit rapidement. L’homme au peignoir ne sembla pas s’en offusquer et posa, quant à lui, ses fesses, sur le lit défait. La pièce était étroite, sombre, encombrée d’étagères elle-même débordantes d’ouvrages entassés. Face à la fenêtre, feuilles et manuscrits trainaient, sans ordre apparent, sur une table en bois. Les murs baignaient dans une odeur d’éther et de tabac froid.

 

- Je vous écoute.

 

Le regard était sombre, perçant, rehaussé de larges sourcils. Les yeux vifs semblaient ne pas vouloir se fixer.

 

- Monsieur il faut que je vous parle, c’est très important…

- Mon ami, quelle que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer, qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. Je ne peux donc que vous inciter à vous lancer …

 

Le petit homme se racla la gorge, se redressa et courageusement se leva. Il sortit de sa poche une missive froissée.

 

- Voilà. Tout est inscrit, là.

 

Soudain le bras tendu, se raidit, s’affaiblit, trembla. La main s’ouvrit et la missive s’échappa pour s’échouer sur le tapis coloré. Une femme, précédemment dissimulée dans un recoin de l’appartement, venait de faire irruption dans l’intimité des deux hommes. Ses cheveux longs et bruns se perdaient dans une large étoffe lui couvrant le cou et l’épaisse poitrine. Une robe de rouge vif laissait apparaître une taille finement sculptée et de noires bottines crottées.

 

- Mon ami, ne vous laissez point abuser ni dissiper. Le cul des femmes est monotone comme l'esprit des hommes ! Cependant, de l’un comme de l’autre l’on ne saurait se passer.

 

Désormais en équilibre sur une seule jambe, le petit homme tenta de reprendre contenance et se pencha vers le sol pour récupérer le papier perdu. Mais une lourde pantoufle s’abattit sur sa menotte fébrile.

 

- Trop tard, mon ami. Peu importe ce qui est inscrit sur ce bout de papier. Sachez que je suis pressé et qu’un bon déjeuner m’attend sur les berges de la Seine. Il est grand temps pour moi de tourner le dos à cette maudite tour Eiffel.

- Monsieur, je vous en prie. Ne négligez pas cet écrit.

- Mon ami, sachez que je ne néglige aucun écrit et je peux vous jurer sans craindre damnation qu’à mon retour les mots inscrits le seront toujours.

-  Monsieur, vous auriez tort de ne pas prendre connaissance, de suite, de ce message !

 

Mais le peignoir ne sembla plus entendre et se redressa à son tour. En se tournant du côté opposé du lit il saisit un pantalon et une chemise abandonnée. Le peignoir tomba aux pieds de la forte stature exposée nue.

 

Le petit homme subitement refroidit par l’attitude de son hôte tenta un léger repli vers la porte.

 

- Non, ne partez pas ! Je vais avoir besoin de vous pour ajuster mon nœud. Voyez-vous je suis peu douté pour ce genre d’artifice et la vue me fait défaut dès que la lumière se renforce. Ou trouvez-moi ce foutu valet qui s’enfuit dès qu’un jupon passe le pas de la porte !

- Monsieur vous devriez vous calmer…

- Me calmer ! Mais c’est vous qui êtes venu me trouver. Vous, qui restez ainsi suspendu au milieu de mon appartement dans votre petit corps engoncé. Vous, qui étalez votre maladresse devant moi sans vous soucier un instant de ce qui m’attend, dehors.

- Dehors ?

- Oui dehors !

 

Et le petit homme, de nouveau, esquiva un pas vers la sortie.

 

- Mais non, bête humaine, je ne vous dit pas « dehors » à vous ! Je vous signifiais juste que je devais sortir et que le soleil, fusse-t-il de mai, ne m’attendrait pas plus longtemps. Alors hâtez-vous un peu et ajustez-moi ce foutu nœud que je puisse enfin partir le rejoindre !

- Bien, mais vous devriez m’écouter…

- Ai-je le choix ! Parlez, parlez donc mon ami. Je vous écoute…

 

La tête penchée vers le torse bombé, le petit homme balbutia :

 

- Monsieur, Flaubert est mort.

 

Le nœud à peine ajusté se détacha soudain des mains du petit homme, qui se raccrochant à la chemise encore ouverte, s’empressa de saisir un bouton et quelques poils afin de ne pas tomber.

 

- Bougre d’idiot. Oiseau de malheur. Ignoble corbeau. Comment osez-vous prétendre chose pareille. Venir jusqu’à moi, ainsi, raidit de frayeur, m’annoncer que Flaubert et mort. Mais, vous ne manquez pas de toupet ! Comment un homme tel que lui peut-t-il mourir ? Mon pauvre petit, il y a trois jours à peine il braillait encore plus fort que moi. Vous le voyez, lui, déjà enterré sous les yeux abrutis de quelques rouennais incultes ? Vous le voyez, lui, entrer dans une tombe en une journée pareille, dans l’indifférence générale. Ravalez donc immédiatement votre ignoble assurance et votre missive avec. Flaubert ne peut pas mourir et sa Bovary nous survivra encore durant les siècles à venir. Faites le savoir même si vous semblez encore l’ignorer.

- Monsieur, je ne voulais en rien vous contrarier.

- Et cependant, vous l’avez fait. Abrutit !

 

Toute la pièce s’emplit alors de multiples courants d’air répondants aux déplacements violents et mal maîtrisés de l’homme au nœud défait.

 

- Bon, quatorze heures déjà et rien dans le ventre. Où ai-je posé la boîte de chocolats offerte par Zola hier soir ? Là ! Bravo. Mon ami, je vous en prie, partagez une petite douceur avec moi…. De toutes les passions, la seule vraiment respectable me parait être la gourmandise.

- Merci.

- Apparemment la passion vous est étrangère. Heureux homme ! Vous n’êtes pas du genre à aimer normalement sous le soleil ni à adorer frénétiquement sous la lune vous !

-  Monsieur me parle ?

-  Non Monsieur ne vous parle pas. Il s’adresse à un mur ! Un mur qui vient soudain de se dresser face à lui sans qu’il sache encore bien ni comment ni pourquoi…

- Je ne vous veux aucun mal…

- Et pourtant vous m’en faites ! disparaissez donc rapidement, ici, maintenant, avant que je ne me fâche sérieusement !

- Sérieusement, je peux prendre congés ?

- Sérieusement, oui, prenez congés et vite !

 

Le petit homme se fraya, sans attendre, un chemin vers la sortie. Ecartant le peignoir d’un pied et les draps renversés de l’autre, il s’approcha, doucement, de la porte. Le parquet en bois fit entendre un bref gémissement …

 

- Qu’est-ce encore ?

- Rien, monsieur, je pars …

- Et où partez-vous donc ainsi. Vous oubliez votre lettre. Est-ce à  moi de la ramasser ?

- Monsieur ce courrier vous était adressé.

- Adressé ? Et vous ne me l’avez pas donné ? Inconscient que vous êtes. Savez-vous qu’il contient peut-être une douce et légère invitation parfumée ? Une suave promesse de rencontre ?

- Non, je ne crois pas …

- Vous n’en savez rien. Pauvre ignorant. Le baiser frappe comme la foudre, l’amour passe comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence ainsi qu’avant. Se souvient-on d’un nuage ?

- Pardon ?

- Les femmes, mon ami, les femmes … la conquête des femmes est la seule aventure exaltante dans la vie d’un homme !

- Monsieur aurait-il encore goût à l’amour en ce jour ?

- Goût à l’amour en ce jour ? Mais qui vous parle d’amour ? Je vous parle de plaisir, d’élégantes parfumées, cocottées, et vous, vous me parlez d’amour ! L’amour est délicat : un rien le froisse : tout dépend, sachez-le, du tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal…

- Monsieur, je ne me reconnais, certes, aucune connaissance en la matière … Excusez-moi.

- Alors, vous, le petit homme au papier froissé, vous, vous ne connaissez rien à l’amour non plus … mais de quel bois êtes-vous fait animal ?

 

L’homme au torse bombé, dans un vaste élan, décrocha les rideaux de la fenêtre en tendant, théâtral, son bras droit levé en direction du petit homme. Et ce dernier, penaud, se rassit bien vite pour apaiser l’orage naissant.

 

- Bien ! la position assise est de loin la meilleure pour ceux de votre espèce !

- De mon espèce ?

- Oui, je vous parle de ceux qui ne tiennent pas debout. Les fléchissant, les courbaturés, les handicapés du cœur, les infirmes de l’âme ! Vous me suivez ?

- J’ai un peu de mal monsieur…

- Enfin une parole honnête. Merci petit homme. Nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différent, créent autant de vérités qu’il y a d’hommes sur la terre et n’allez pas croire, cher ami, je vous respecte. Mais quand vous vous montrez sincère, là, je vous aime !

- Merci monsieur.

- Ne me remerciez pas. Je ne crois guère aux grands sentiments et refuse tout encouragement lorsqu’il m’arrive d’en faire état. Quand on a le physique de l’emploi, on en a l’âme et je vois bien chez vous, le désir, autant que le courage, de mener à bien votre mission.

- Oui, Monsieur voit juste.

- Et en quoi consiste au juste cette mission ?

 

Le petit homme hésita un moment face au regard insistant qui se promenait sur lui puis se leva doucement les deux mains jointes. Les petites mains se frottèrent, s’immobilisèrent un instant et reprirent leur lente gesticulation.

 

- Monsieur, il me semble, cependant, que je vous l’ai déjà dit …

- Ce que vous m’avez dit, je l’ai oublié ! Seul m’importe ce que vous avez encore à me dire. Est-ce assez clair pour vous ou faut-il que je vous l’écrive noir sur blanc ?

- Monsieur, il s’agissait de Flaubert …

- Ah oui, Flaubert ! Alors on l’aurait tué, lui ? Qu’elle drôle d’idée. J’avoue avoir perdu beaucoup de certitudes et d’illusions sur la nature humaine. Mais tout de même, tuer Flaubert… Qu’elle drôle d’idée !

- Non, pas tué, Monsieur …

- Il se serait suicidé alors ? Mais mon pauvre ami, vous délirez ! Le suicide ! Mais c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus. Et ce serait reconnaître, alors, que Flaubert n’a plus ni force, ni espoir et que, de surcroit, il est vaincu ! Mais vaincu par qui, par quoi, diantre ! Vous devriez vous faire examiner. Si vous le souhaitez je peux vous recommander à quelques célébrités du milieu.

- Du milieu ?

- Oui, du milieu médical. J’entends. Vous me paraissez soudain bien désorienté et bien pâle. Est-ce mes propos qui vous troublent ainsi ou la lumière crue de ce début d’après-midi.

Et l’homme à la chemise encore ouverte se leva bruyamment en se dirigeant vers la fenêtre.

- Et où sont donc passés mes rideaux ? Toute cette lumière… Je vous comprends ! C’en est trop. Rendez-moi mes rideaux je vous prie !

- Monsieur, je ne vous ai rien pris …

- Rien pris. Comment pourrais-je le croire. Ces rideaux étaient là à mon réveil. Et je n’ai vu que vous depuis. Non ? Qui d’autre dans cette pièce ?

- Il m’a semblé apercevoir une femme tout à l’heure …

- Aperçu, mon petit, aperçu … cela ne suffit pas. L’oeil, songez à lui. Il boit la vie apparente pour en nourrir la pensée. Il boit le monde, la couleur, le mouvement, les livres, les tableaux, tout ce qui est beau et tout ce qui est laid, et il en fait des idées. Vous vous êtes fait des idées, tout bonnement. Aucune femme n’est sortie de cette pièce depuis un moment !

- Une demoiselle en robe rouge …

 

Pris d’une soudaine fougue, l’homme au nœud défait saisit le petit homme par l’encolure de la veste.

 

- Une robe rouge. Vous avez bien dit rouge… un rouge sang, un rouge vermillon, un rouge carmin ?

- Monsieur, je vous en prie, calmez-vous …

- Savez-vous combien de rouges cohabitent sur cette terre ?

- Monsieur, lâchez-moi, vous m’étouffez…

- Vous étouffer moi ? Mais c’est vous qui m’étouffez avec votre insistance, vos insinuations douteuses, votre regard perdu, votre présence injustifiée !

- Mais c’est monsieur qui m’a demandé de rester …

Comme affaiblit par ces dernières paroles, l’homme au  nœud défait pencha la tête et fit quelques pas derrière lui. Se retournant il croisa son image dans un miroir.

L'oeil. En lui, il y a l'âme, il y a l'homme qui pense, l'homme qui aime, l'homme qui rit, l'homme qui souffre !

- Monsieur me parle ?

- Ce que l'on aime avec violence finit toujours par vous tuer...

- Je vais partir monsieur, vous devriez vous reposer un peu.

Notre grand tourment dans l'existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à fuir cette solitude.

- Je vous souhaite une bonne journée …

Mais sait-on quels sont les sages et quels sont les fous, dans cette vie où la raison devrait souvent s'appeler sottise et la folie s'appeler génie ?

 

Le miroir se brisa sous le poing jeté de l’homme défait et de petits ruisseaux de sang creusèrent leur route sur la large main. L’homme tituba renversant la table. Le verre de lait se brisa sur le sol unissant sa couleur blanchâtre aux lignes sombres du parquet.

 

Un bruit sec me fit sursauter. En ouvrant les yeux je vis le soleil baisser à l’horizon. Les oiseaux chantaient encore. Derrière la tombe de Flaubert, je discernais les hauts de Rouen. Collé contre ma poitrine, le Horla de Maupassant, respirait avec moi et je versais une larme en souvenir de ces deux-là.

 

On finirait par devenir fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas pleurer.

 

 

 

les phrases en italiques sont de Maupassant

20/01/2017
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Insolation nocturne

Texte écrit dans le cadre d'un concours sur le thème du réchauffement climatique

 

Ca chauffait et c’était stupide de croire que ça puisse être autrement…

 

Ça chauffait parce que la journée avait été bien trop longue et le soleil toujours aussi cuisant. Ça  chauffait parce que le troisième verre de rhum que je venais d’engloutir n’avait pas réussi à m’apaiser. Mon cerveau frôlait la surchauffe et toi, forcément, tu n’avais rien vu, rien pressenti, rien calculé. Tu venais de nous perdre et j’étais sans nul doute la seule à le savoir.

 

C’était pourtant pleine d’espoir que j’avais accepté de te suivre cette fois encore sur ce bout d’île perdue au milieu de l’océan. De là, tu pourrais satisfaire ta passion pour la plongée sous- marine. Quant à moi, il me suffirait de me laisser porter par la beauté des lieux. Et c’est bien ce que je m’étais appliquée à faire durant ces derniers jours.

 

Ce matin même, tu t’étais levé de bonne heure pour savourer une dernière fois la découverte de fonds uniques et magiques. Une épopée qui te voyait immanquablement revenir vers moi les yeux brillant encore de la fièvre des profondeurs. Et si, bien souvent, les adjectifs te manquaient pour me faire partager une pareille richesse, moi c’était l’imagination qui me faisait défaut. Alors, attentive et aimante, j’attendais patiemment que s’écoule le flot de tes paroles.

 

Cependant ce matin tu es rentré bien plus tôt que prévu. Une tempête inattendue venait de détruire la plage et le club de plongée. A ta façon de jeter ta serviette sur le lit, je devais bien me douter que cette nouvelle était dévastatrice.

 

Cependant, il me fallut un peu de temps pour entendre ce que tu venais de dire et ce n’est qu’une heure plus tard, me rendant moi-même sur les lieux, que je mesurai l’étendue des dégâts. Il restait bien peu de choses à voir. Sur le sable traînaient des débris de planches en bois et des pans désarticulés de murs en bambou, derniers témoins d’un déjà lointain club de plongée. Face aux vagues conquérantes, le personnel de l’hôtel s’acharnait à amasser des sacs de toile remplis de sable censés former une digue improvisée.

 

C’était, me semblai-t-il, cause perdue, mais que deviendrait cet hôtel sur une île sans plage aménagée ni club de plongée ? Où donc étaient passés les autres touristes ? Comment pourrais-je encore me baigner au milieu de toute cette pagaille ? Et qu’allions-nous bien faire de cette maudite journée ?

 

A défaut d’eau de mer, il nous restait le soleil et la piscine et c’est avec un ton plutôt maternel que je te soufflais cette alternative. Maternel, oui, car tu étais bien plus jeune que moi. Une différence d'âge qui aurait pu être acceptable si nos sexes avaient été inverses. Chose rendue bien entendu impossible et que je balayais régulièrement d’un revers de manche me contentant de demeurer une femme, résolument féminine.

 

C’est sans aucune gaieté manifeste que tu repris ta serviette pour me suivre mollement vers notre nouvel havre de paix. Semblant comme réfractaire à toute discussion tu as ouvert un roman policier et j’ai entamé mon habituel farniente. Le charme était rompu mais notre acharnement à vouloir l’ignorer frôlait la perfection.

 

Ton regard bleu se levait de temps à autre pour se promener sur les baigneuses peuplant l’eau transparente et légèrement chlorée. J’avoue avoir oublié le titre de ton livre mais je me surpris à penser que ce dernier ne devait pas être plus captivant que nécessaire à en juger par la fréquence de tes égarements visuels.

 

Bien que muet et visiblement contrarié tu restais bien un homme. Un homme qui aimait les femmes et ça je pouvais difficilement te le reprocher. Alors, c’est avec le plus d’objectivité et de neutralité possible, que moi aussi je lorgnai les jeunes naïades. Je scrutai leurs corps délicieusement bronzés, le port de leurs poitrines, les muscles de leurs fessiers, la fermeté de leurs abdominaux, l’arrondi de leurs épaules. Bien sûr mon corps restait sportif et galbé. Bien sûr il y avait plus jeune, plus élégant et alléchant.

 

Je fermais les yeux et imaginais des meurtres ou mieux encore, ce qui m’éviterait de me salir les mains, de soudaines noyades causées par la piqûre de je ne sais quel insecte mutant non répertorié par le monde des sciences. Je visualisai leurs beaux visages défigurés, tordus de douleurs, leurs membres désarticulés gesticulant de façon anarchique, multipliant les éclats d’eau sur le rebord de la piscine. Les petits cris de sirène se changeaient en lentes lamentations. Les cheveux épars flottaient librement au bord de crânes fissurés de douleurs.

 

Puis ton regard rejoignait les lignes imprimées et mon rythme cardiaque se faisait plus harmonieux. Je rectifiai ma position et tentai même une levée rapide vers le bord de la piscine. Encore confiante en l’élégance de mon dos je l’exposai volontairement face tes jambes allongées.

 

Puis, déçue de n’avoir pu happer la moindre œillade de ta part, je m’élançai délicatement, dans l’eau couvrant tout mon corps de sa chaleur. Cette lutte je la connaissais bien.

 

Car il s’agissait bien là d’un combat à mener pour conserver ma place auprès de toi. Une bataille que je devinais tout aussi vaine que celle des employés de cet hôtel voués à disparaître peu à peu sous la montée des eaux. Cependant, et tout comme eux, dans l’urgence d’une quinzaine de vacances à achever, il fallait bien que je m’y attelle. Il en va ainsi parfois des grandes causes à défendre comme de nos propres défis. Le combat est le même. On le pressent inéluctable mais il faut le livrer. Par conviction, par nécessité ou par simple orgueil et tel était mon cas.

 

L’image des petits sacs entassés au bord de la plage me détourna un instant de mon plan de campagne. J’avais déjà entendu parler du réchauffement climatique de notre planète sans pour autant en avoir jamais été le témoin. Ce matin même, pourtant, l’image avait été assez signifiante pour demeurer ancrée dans mon cerveau pourtant en état de repos.

 

Parce que la plage n’existait plus et que notre seul recours avait été une piscine de bien moindre contenance. Parce que, privé de ton sport préféré, tu avais dû ressortir un polar de ton sac. Parce que, malgré leurs efforts concertés, le personnel de l’hôtel ne semblait soudain plus tout à fait disponible, ni tout à fait enjoué.

 

Sous les rayons brûlants d’un soleil de fin de matinée, il régnait comme une lueur exacerbée de fin du monde. Le rideau s’était brutalement refermé sur nos vacances. Même les cours d’aquagym de dix heures avaient été annulés. Les jeux de l’apéritif n’auraient sans doute pas lieu non plus faute de participants. Le buffet se préparait mais l’ambiance n’y était plus. L’après-midi s’annonçait mortelle et la fin du voyage, tant de fois repoussée, inéluctable.

 

Ecoutant néanmoins nos estomacs nous nous sommes lentement dirigés vers le restaurant. Nous prîmes soin de laisser nos serviettes sur les chaises longues. Le nombre de piscines sur cet hôtel n’était pas illimité et il nous faudrait faire face à un nouvel arrivage de touristes dès les premières heures de l’après sieste. Une fois avalée la dernière tranche de pastèque, tu suggéras d’aller nous reposer et je suivis tes pas.

 

La chambre n’avait rien d’exceptionnel mais elle était grande et climatisée. Elle avait été notre refuge dès les premiers jours. Témoin de notre nouvelle excitation à nous retrouver ainsi dans un univers inconnu à mille miles de notre terre natale. Spectateur muet de nos ébats amoureux, observateur discret de nos petites querelles. Je connaissais bien ce terrain et avais su le mettre à profit. J’étais plus à même de réveiller ton regard masculin dans cette atmosphère tamisée.

 

Cependant, ce jour-là, tu pris place rapidement sous le drap sans m’accorder la moindre attention et tu t’endormis. Depuis le début de cette journée nous avions dû échanger deux ou trois phrases pas plus. Tu n’étais pas parti à la plongée. Tu avais accepté de venir bouquiner auprès de la piscine. Tu n’avais pas eu très faim. Mais bon sang, que tu paraissais fatigué et pressé de t’absenter en douce dans notre lit d’amour !

 

Après toutes ces journées passées dans ce paradis à ne rien faire, moi, je n’étais guère épuisée. J’aurais pu alors consacrer mon temps à t’observer naïvement. A retracer les uns après les autres les traits de ton visage. A recenser les moindres petits coins de ta peau touchés par la sécheresse du climat. A essayer de donner une signification quelconque à chacune de tes mimiques faciales. Mes pensées étaient autres.

 

Me redressant doucement je jetai un coup d’œil sur nos valises. La mienne était presque prête pour le départ. La tienne, à peine remplie, attendait patiemment que l’heure soit venue. Peut-être avais-tu prévu de la commencer ce soir, notre dernier soir. Connaissant à l’avance le temps que cela allait te prendre, je l’espérais. Je me voyais assez mal, demain matin, assister à ton mécontentement face à ce rangement devenu urgent. Toi, tu vivais au jour le jour.

 

J’étais également surprise que tu n’aies pas pris le soin de me faire un topo sur le réchauffement climatique puisque tel semblait être l’enjeu de cette journée. Non, pas un mot. Il me faudrait me débrouiller seule… Alors, reprenant courage, je m’y abandonnais.

 

Il y avait eu l’ingéniosité des hommes puis la construction d’usines et la production de gaz nocifs. L’homme avait, semble-t-il, joué aux apprentis sorciers … et là, l’image d’un Mickey aux trop longues manches interrompit brusquement mon cheminement ! Mes connaissances dans ce domaine ne semblaient pas pouvoir dépasser le stade d’une souris à baguette se laissant débordée par les évènements.

 

Mais, était-ce ma faute à moi si toute cette pollution avait envahi notre environnement au point de ne pouvoir certains jours respirer librement dans des rues trop encombrées ? Etait-ce ma faute à moi si les océans gonflaient à mesure que se fissurait la banquise ? Etais-je directement responsable de ces pauvres îlots de terre voués à la noyade ou de ces prestigieux ours blancs en quête de terre ferme ? Que m’avaient donc caché mes parents ? Quel chapitre manquait à mon éducation ? Et à quoi servaient tous ces ingénieurs et hommes de pouvoir sensés nous diriger vers un monde meilleur ?

 

Et toi, tu ronflais tranquillement à présent.

J’avais hâte de partager ma petite culpabilité de consommateur plus ou moins bien averti avec toi, mais il me faudrait attendre. Bien entendu, je pouvais me rendre facilement au bord de ce qu’il restait de plage mais l’accès m’y serait sans doute interdit faute de chantier en cours et la chaleur était encore bien trop pesante pour être supportée sans ombre ni bouteille d’eau…

Et là, l’image terrifiante, d’un soleil vert sur un monde sans eau fit soudainement barrage à ma réflexion.

 

S’il existait, pour moi, un risque plus cruel que celui de manquer de terre, c’était bien celui de manquer d’eau. Sans doute parce que j’ai toujours eu soif ou peur d’être assoiffée. C’est une situation que j’ai souvent jugée on ne peut plus inconfortable. Face à une pénurie de liquide, le corps entier doit alors se résigner à saliver plus que de raison, l’esprit obnubilé par toutes les sources de fraîcheur possibles, l’âme torturée par d’improbables mirages.

 

Puisqu’il en était question, j’entamai quelques pas pour me servir un verre au robinet de la salle de bains. Ce petit déplacement d’air eut le faible, mais prévisible effet, de te voir changer de côté. Ton regard se tournant alors vers la fenêtre habillée de longs rideaux multicolores. De retour dans la chambre, je posai ma main sur ton roman et instinctivement entrepris de lire le résumé se trouvant au dos de la couverture. Quelques phrases courtes et bien tranchées comme doivent l’être, j’imagine, ceux des romans policiers. Il n’y avait ouvertement pas grand-chose que je puisse faire dans ces lieux sans toi.

 

Un brin fataliste, je me décidai enfin à m’allonger à tes côtés. Après tout et jusqu’à preuve du contraire, là était encore ma place. Mais pour combien de temps encore … Si notre différence d’âge ne plaidait pas en ma faveur, notre petit bonheur, lui, survivait depuis plus de deux ans.

 

Bien sûr un jour, cette pièce, cet hôtel allaient s’effacer de mon présent pour devenir souvenirs. Nos petites manies, nos réparties favorites allaient tomber dans l’oubli et ce coin de terre paradisiaque disparaître des cartes. Oui, un jour, ou l’autre. En attendant, j’aillais profiter de toi, de ton corps habile et de la chaleur ambiante encore quelques bonnes heures avant demain.

 

Tu te réveillas doucement et me lança un regard interrogatif.  Et non, moi je n’avais pas dormi, pas le temps, pas l’envie. Il était l’heure, en revanche, de rejoindre nos serviettes abandonnées et là encore, une simple phrase suffit à nous accorder. Cela allait de soi. Nous étions condamnés à la piscine, à la verdure, aux éclaboussures tout comme au lent déclin des rayons du soleil.

 

Notre conversation de l’après-midi ne fut guère plus fournie que celle du matin. Je tentai bien quelques approches, ironisant sur les nouvelles arrivées encore un brin blanchâtres, mais sans succès. Pour toi, et depuis le petit jour, la journée était foutue… Et mes états d’âme de frivole vacancière n’y changeraient rien !  Les flots avaient emporté tes derniers espoirs d’apercevoir une nouvelle tortue.

 

A défaut de pouvoir briller dans tes yeux en cette dernière journée, je tentai d’élargir mon public en recherchant l’attention d’autres corps masculins étalés au bord du bassin. C’est ainsi que je parcourus plusieurs longueurs sous l’eau moyennant une technique d’apnée que je maîtrisais assez bien. Séances sous-marines interrompues par de brèves remontées en surface, le nez en premier, les yeux brillants et rouges, la bouille entourée par des cheveux agglutinés. Puis comme épuisée, je m’accordai un temps de repos, les coudes sur le rebord, les jambes étendues frôlant la surface et la tête légèrement inclinée vers un improbable capteur d’images.

 

L’après-midi s’écoula ainsi sans bruit et sans saveur aucune.

 

Fidèles jusqu’au bout à nos habitudes locales, nous sommes ensuite allés nous répandre dans le jacuzzi. La soirée à peine entamée, ce dernier était loin d’afficher complet et par, je ne sais quel phénomène naturel, nos corps retrouvèrent spontanément leur proximité. Ravigotée par cet élan partagé, je me suis docilement lovée dans tes bras bien avant le repas.

 

Enfin, dressés dans nos beaux habits blancs de fin de journée, nous sortîmes rejoindre les autres touristes regroupés à l’heure convenue et convenable autour du bar. Bon nombre avait déjà pris une certaine avance sur nous ce qui rendait l’ambiance plus détendue. A cette heure de la journée la plage ne semblait plus manquer à qui que ce soit. Et demain arriverait bien assez tôt pour que nous ayons à nous en préoccuper sur le champ. Quant à moi, j’étais de nouveau fière et ravie de te tenir compagnie et plus aucunement persuadée que cela ne pourrait durer.

 

Assis un peu en retrait, nous nous laissions bercer par l’harmonie des lieux sans plus nous préoccuper du temps qui passait. Une fois mon premier verre épuisé, je te le tendis doucement pour que tu veilles à son renouvellement. Le chemin que tu avais à parcourir n’était pas si étendu ni tordu que cela pour que tu puisses si rapidement m’échapper des yeux. Et pourtant je mis un moment à reconnaître ta silhouette plantée et comme scotchée là aux côtés de je ne sais quel corps féminin… Car il s’agissait bien là d’une jeune femme, vêtue d’une toute petite jupe et armée de bien trop longues jambes !

 

Et c’est à ce moment précis que la chaleur accumulée au cours de cette longue journée a commencé à s’échapper, s’évacuant lentement mais irrévocablement à travers tous les pores de ma peau.

 

Quand tu es revenu vers moi avec un grand sourire qui ne m’était pas destiné. Quand tu m’as fait savoir que c’était Cathy là-bas avec toi. Qu’elle était Canadienne. Qu’elle faisait aussi de la plongée sous-marine. Qu’elle rentrait chez elle dès le lendemain. Que tu n’aurais très certainement aucune chance de la revoir. Mais que c’était, avec elle, quand même, que tu souhaitais partager cette ultime soirée… Et plus si affinités !

 

Alors là, oui, j’ai eu comme un gros coup de température, une soudaine ébullition, un signe d’échauffement profond, un bouillonnement interne, certes prévisible, mais incontrôlable.

 

Et comme il n’est pas dans ma nature de me donner en spectacle, je me suis contentée de tourner les talons que je ne portais pas et je suis retournée vers cette plage déserte qui n’existait plus.

 

Au fond, tu venais juste de prendre un peu d’avance sur notre futur.

 

Mais, cette belle construction que j’avais pris soin de bâtir jour après jour, cette douce illusion que tu m’avais encouragée à vivre, cette idylle que j’avais portée à bout de bras, toujours plus haut, comme pour la sauver des eaux… Ce roman-là, cette belle histoire, toi, en moins de cinq minutes et à peine quelques brides de phrases tu venais de l’anéantir.

 

Alors face à cette plage dévastée et désertée, je me fis une promesse, oui… Si l’être humain était capable de détruire notre paradis terrestre aussi facilement et innocemment que tu venais, toi, de priver notre relation d’un quelconque avenir, moi, promis, j’allais très prochainement me pencher sur les conséquences et éventuelles solutions liées à notre réchauffement climatique.

 


12/02/2016
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Le navarin

Il y a beaucoup de choses, finalement, que l’on s’explique assez mal même avec beaucoup de recul …. Et je ne sais plus pourquoi, en cette veille de Pâques, je fus prise d’une furieuse envie de mijoter un navarin d’agneau.

 

Sans doute l’effet des rayons du soleil sur les traits fatigués de mon visage ou le chant des oiseaux, un peu plus vif chaque jour, ou encore simplement la gourmandise, l’irrésistible envie d’en finir avec le lard au chou, d’éplucher de frêles carottes et pommes de terre et d’en débattre avec quelques navets.

 

Peu importe, il me fallait trouver au plus vite les ingrédients nécessaires à cette future et nécessaire célébration du printemps nouveau. Je m’engageais, à pied, vers la route principale du village, en direction du marchand de légumes. Un panneau affiché sur la porte d’entrée indiquait « fermé jusqu’à nouvel ordre ». Sauf, que je ne savais pas d’où viendraient les ordres, ni auprès de qui me renseigner.

 

J’obtins la réponse quelques instants plus tard en discutant avec ma voisine qui me raconta que mon primeur avait eu la bonne idée de visiter cette belle ville de Nice avec sa famille en juillet dernier…. Famille décimée un soir de fête nationale. Adieu carottes, navets et pommes de terre … Il ne me restait plus qu’à rejoindre mon boucher chez qui « pêcher » un morceau d’agneau.

 

 

Quelques rues plus loin, de nouveau, un écriteau sur la devanture : « Fermé pour raisons personnelles ». Inutile de m’attarder sur ces raisons, j’avais aussi vite fait de prendre un café avec ma voisine. Et j’appris, par la suite, que le beau-frère du boucher, agriculteur de métier, s’était suicidé en début de mois. Depuis, la boucherie n’était plus livrée.

 

Il me fallut cependant trouver rapidement une solution à cette « hécatombe » imprévue et comme tout à chacun je sortis mon smartphone de ma poche pour trouver une enseigne encore ouverte à sept heures du soir. Tous ces petits détours m’avaient quelque peu retardée. La nuit était tombée mais mon panier était demeuré vide.

 

Je mis peu de temps pour rejoindre, en voiture, le centre commercial le plus proche de mon domicile, lieu que je ne fréquentais plus depuis quelques années. Il me fut plus difficile de trouver une place de stationnement mais c’était sans compter les sous-sols prévus à cet effet et qui s’étaient développés tels des terriers.

 

En entrant, je cherchai des yeux une âme humaine afin d’éviter de me perdre en des lieux étrangers. J’aperçus rapidement des caissières, toutes bien alignées dans leurs costumes de travail, mais je n’eus pas le cœur de me frayer un passage au milieu des caddies entassés devant elles. Je pris une allée, au hasard, et me retrouvai dans le rayon librairie. Je fixai les livres, en touchai quelques-uns, fâcheuse habitude, lorsqu’une drôle de voix m’interpella « Bonjour, je m’appelle Timae, que puis-je faire pour toi ? ». Je ne pus retenir un petit cri en me retournant. Un robot, de blanc fraîchement repeint, me souriait béatement.

 

Là encore, je n’eus pas le cran de lui répondre, ni l’aisance d’appuyer sur je ne sais lequel de ses boutons et je pris la fuite dans une autre direction. Je poursuivis mon chemin en frissonnant et suffoquant. Je repérai enfin les étals de fruits et légumes et me précipitai sur un sac de pommes de terre.

 

A défaut d’autre chose je pourrais au moins me faire une bonne purée… puis, je me saisis très vite d’une botte de carottes, et de deux, trois navets avant d’envisager un quelconque repli. Enfin, je tentai de me calmer tout en essayant de contrôler ma respiration et de maîtriser mon angoisse montante. Puisque j’étais arrivée jusque-là, autant persévérer tout en espérant trouver un morceau de viande.

 

Je choisis l’allée principale et la parcourus rapidement en me penchant, au fil des rayons, vers les artères perpendiculaires. Soudain, et à mon grand étonnement, je remerciai  l’inventivité de la réclame. Sur un grand panneau suspendu au plafond, des lettres fluorescentes affichaient en gros les mots « promotion sur le mouton »… Le ciel était enfin de mon côté.

 

Sans chercher plus loin, je me hâtai vers la publicité ainsi exposée. En toute logique, des bacs réfrigérés remplis de viande, se trouvaient en dessous. La déduction était bonne. Le nez penché sur eux, je malaxai les paquets préparés afin de sélectionner ceux qui étaient le mieux adaptés à ma recette. Une autre main s’approcha des miennes et je lâchai prise…

 

Timea m’avait-il suivit ? Non ! La main était bien humaine et son heureuse propriétaire s’excusa en m’adressant un doux sourire. Ravigotée, je pris mes emplettes sous le bras et m’orientai vers les caisses. Je pris place derrière la file me semblant la moins « chargée » qui se révéla être, rapidement, la plus « longue ». J’appris, plus tard, toujours de la bouche de ma voisine, que ce phénomène inexplicable était assez courant.

 

De retour chez moi, je déposai mes courses sur la table de la cuisine, pris quelques minutes pour me rafraîchir l’esprit, envisageai même une petite douche, y renonçai, enfilai un tablier et m’assis devant mon ordinateur pour  y dénicher la recette tant attendue.

 

C’est alors que ce cher vieux copain de « Google » m’octroya une double récompense. La première ne me surprit pas : Une « marche à suivre » facile et savamment illustrée m’attendait. Mais j’appris également que « Navarin » était une bataille navale ayant contribué à l’indépendance de la Grèce. Puis, de clics en clics, je découvris gravures et peintures de cette bataille, et, la fatigue aidant, je me laissai bercer par les eaux du Péloponnèse.

 

Nous étions le 20 octobre 1827. Les morceaux d’agneau doraient doucement dans la sauteuse. La Grèce s’était soulevée contre l’occupant turc mais les armées du sultan ripostaient impitoyablement. Le sang coulait. Carottes et navets venaient d’être épluchés et délicatement découpés. Les gouvernements occidentaux répugnaient à secourir les insurgés. Les légumes, mélangés aux oignons, sautaient à leur tour. La flotte égypto-turque, commandée par Tahir Pasha, ne semblait vouloir entendre raison.  Les Occidentaux se décidèrent et envoyèrent une escadre chargée de « surveillance » dans les eaux grecques.

 

Carottes et navets rejoignaient la viande dans la sauteuse. Il restait à couper les pommes de terre, en deux, si nécessaire. Soudain, l’escadre européenne, sans raison apparente, passa à l’attaque et envoya, par le fond, la flotte du sultan. La bataille éclata.

 

Il fallait désormais plonger les pommes de terre. Carottes et navets s’affolèrent. « Planquez-vous tous, on nous bombarde ! ». Des morceaux de viandes éparpillées se détachèrent tels des réfugiés errants sur des débris de vaisseaux. Le bouillon s’agitait un peu trop. La mer se fâcha. Il était grand temps de baisser le gaz. Trop tard, les oignons étaient grillés. Il fallait rajouter de l’eau.

 

Mais où avais-je la tête ? J’avais oublié le double concentré de tomate et l’ail écrasé… Il était peut-être encore temps... Non ! L’eau se transforma en marre de sang sur laquelle gisaient des morceaux concassés, broyés, pulvérisés de légumes apeurés, déchiquetés, foudroyés, touchés, coulés !  Haut de gigot, collier et plat de côtes furent rapidement submergés par tant de fureurs déchaînées.

 

La Grèce  venait d’obtenir son indépendance mais à quel prix ? Mon pauvre agneau, symbole de douceur, d’innocence et de bonté, venait de se prendre les pattes dans un jus guerrier et sanglant. Une fois encore, mon plat ne ferait pas recette.

 

Etait-ce ma faute ? Moi qui n’étais armée que de bonnes et loyales intentions ? Me serais-je laissée détourner, déborder, par mon imagination et quelques clics de trop ?

 

Une prochaine fois, je me rendrais directement chez ma voisine pour lui acheter ses légumes. Son frère nous approvisionnerait en viande. Sa belle-fille nous aiderait à éplucher les carottes. La chienne reniflerait le bouillon en remuant la queue.

 

Et loin de tout écran, de tout centre commercial, de toute divagation solitaire, nous préparerions, ensemble, et en musique, tous les ingrédients nécessaires pour les faire joyeusement revenir dans une sauteuse.


19/03/2017
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La quête

 

Ainsi rêvait Don Quichotte

  

Il y a sur cette terre des choses bien singulières.

 

Des familles démunies et d’autres aux paniers trop garnis. Des gens bien portants et d’autres, un pied sur la tombe, déjà tombant. Des maisons de nobles renoms et des taudis munis de paillasses pour simples lits.

 

Des pays sous la pluie et d’autres dans la nuit. Et puis des terres arides jonchées de rides. Des fessiers hauts perchés qui ne font que juger. Et d’autres décharnés que l’on se borne à fouetter.

 

Des têtes bien formatées qui ne servent qu’à compter et des poètes moqués qui ne savent que rêver. Mais qu’en est-il de mon pays ? Je l’entends qui m’appelle et qui m’attend… Pour conquérir cette terre en toute quiétude il me faut lever une armée et trouver une dulcinée mais comment faire un choix ?

   

Il y a ces belles Andalouses que l’on dit jalouses, de longues Suédoises non moins sournoises. De puissantes Allemandes si joliment gourmandes. De chantantes Italiennes qui nous tiennent en haleine. Et ces maudites Françaises qui trop rarement déplaisent. Tous ces petits bouts de femmes qui font jaillir des flammes de toute la tendresse qui leur sert de richesse. Et puis ces beaux messieurs qui jouent de leurs doux yeux avant que d’être vieux mais préfèrent leurs écus à tous ces jolis culs trop mal vêtus ou trop têtus. Il y a de l’injustice dans le dessin des cuisses comme dans toute naissance que l’on voile d’ignorance.

 

Sancho, fidèle écuyer, part vite sceller mon cheval et me le ramène. Il nous faut battre campagne et cesser ce carnage. Me trouver une épouse et forcer ma destinée. Rendre le vent aux moulins et remplir de lumières les cieux trop embrumés. Parsemer de trêves les contrées désarmées et rendre leurs rêves aux enfants oubliés. L’Espagne nous invite à cette possible quête. Il n’y a plus de saison dans mon corps sans prénom et pas plus de raison dans mon coeur sans passion.

  

Mais le temps d’apporter la monture, le temps que se lève le jour, le temps que ses jambes le portent, le temps de prendre une lame, le temps de la tailler …. Et le temps est venu où Don Quichotte n’est plus.

 


23/08/2016
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Le pigeon, la corde et le ruisseau

C’est sans doute cet été là, prisonnier des vagues, qu’il avait été l’homme le plus heureux de la terre. Sur cette plage de Vendée réputée dangereuse pour la puissance de ses courants lors des  grandes marées. Cet été-là, quand il s’était mesuré aux forces de la nature.

 

Nous étions en période de grandes marées et le drapeau était orange. Mais l’envie avait été trop forte et il s’était précipité vers cette écume rugissante. Tantôt poussé par le désir de s’y laisser emporter tantôt retenu par la peur d’y laisser sa peau.

 

Il avait sans doute vécu, à cet instant là, sur cette plage, dans les remous sans cesse renouvelés, les meilleurs moments de sa vie. Non, sur les genoux accueillant ou dans le cou odorant d’une femme mais plongé au sein de cette immensité remplie de fougue et de douceur.

 

Du rebord de la fenêtre, en se penchant vers la rue il semblait guetter le moindre mouvement.  A chaque nouveau passage, la petite corde qu’il tenait entre ses mains se serrait d’un mouvement brut et mal contrôlé.

 

Je ne sais d’où provenait ce petit bout de cordage. Nul ne le sait. Ce que je vis très vite c’est qu’il était possédé par un désir fou et tenace de tuer. Le besoin de nuire, ici et maintenant, se lisait dans ses yeux exorbités. Une sorte de rage animale le saisissait à chaque fois qu’une nouvelle silhouette s’engouffrait dans la petite avenue. Et d’un mouvement sec et déterminé il tendait la petite corde entre ses mains…

 

Il avait été très heureux, plus tard, en se mariant avec son amie d’enfance, ce qui peut sembler un peu banal mais demeure cependant un enjeu remarquable. Même si j’ai  un peu de mal à croire en l’amour au « long cours », je sais que mes amis humains y sont attaché et je me dois de saluer leur ténacité pour y parvenir. Tous deux avaient rapidement donné vie à une adorable petite fille aux boucles blondes. Puis la jeune maman était tombée malade et ne s’en était jamais relevé.

 

Prisonnier du  désespoir il avait alors confié sa fille à un couvent où cette dernière vivait désormais recluse. Il avait bien essayé d’aller lui rendre visite mais la joyeuse fillette qu’il avait abandonnée s’était depuis transformée en enfant sage et réservée. Le lien s’était brisé et le fossé qui le séparait désormais de cette petite lui paraissait infranchissable.

 

Hier, il faisait beau à Saumur et la Loire était semblable à son habitude, docile et tranquille. Pourtant quand son téléphone portable avait commencé à vibrer dans les poches de son blouson il avait tout de suite pressenti la menace. La vie, parfois, n’est pas si surprenante que cela et ce qui doit arriver … arrive !

 

Sa mère venait de décéder. Cette dernière avait fait une mauvaise chute quelques mois plus tôt. Comme elle vivait seule,  à l’issue de son hospitalisation, il avait dû se résigner à la placer en maison de retraite.  Le jour du départ, emportant avec elle de maigres valises, ses yeux s’étaient noyés. Elle quittait sa maison et ses larmes traduisaient l’angoisse de ne plus jamais y séjourner. Alors, réfugiée, dans une chambre anonyme, elle avait laissé la vie lui glisser entre les doigts.

 

C’est ainsi, que ce jeune homme d’à peine quarante ans, se retrouvait, ce matin-là, veuf, orphelin et père impuissant avec un petit bout de corde entre les mains et l’envie furieuse d’en finir avec la vie. Il faisait peine et peur à voir avec ses cheveux gras plaqués contre le front et ses doigts nerveux s’enroulant, se déroulant sans cesse autour d’une cordelette …

 

Mais que pouvais-je y faire, moi, observateur impuissant, déguisé en pigeon ? Comment réussir à lui faire entendre raison, à lui parler de rédemption ? Moi pauvre tas de plumes, alors que ses propres collègues se montraient incapables d’arrêter une seule minute leur course effrénée contre la montre. ..

 

Foi de pigeon, je décidai tout de même de lui envoyer un signe, de lui faire un petit geste, de  lui accorder un simple regard évocateur, salvateur … qui sait.

 

Prenant mon courage à mes deux ailes j’allai me poser un peu plus haut sur le rebord voisin de sa fenêtre, à cet emplacement précis où était incrustée la plaque de cet ancien couvent « Des bons enfants » devenu maison de retraite de « L’âge d’or » …. A cet emplacement précis reliant ce lieu, sa vie et le temps qui semblait s’y être arrêté.

 

Sous mes pieds j’emportai un morceau de journal froissé, gisant à terre, sur lequel s’affichait en lettres grasses le gros titre du jour « après des années d’absence, un père retrouve sa fille, égarée, dans un couvent ».

 

Et, le croirez-vous, à l’instant même où ses yeux se posèrent sur le bout de papier la petite corde rejoignit le caniveau et fut rapidement emportée par un mince filet de ruisseau qui passait par là.

 

 

 


16/03/2017
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